Saint Sauveur le retour
 
La visibilité était moyenne, de l’ordre de 4 5 mètres, et après, la trémie très très moyenne d’à peine un mètre.

Malgré la pluie en surface, le débit d’eau n’est pas encore très important. Il est même presque nul.

Il est donc décidé de « profiter » de ces mauvaises conditions de visibilité pour faire le ménage.

Eh oui, pour profiter pleinement de votre chez vous, vous faites le ménage de temps en temps ? Ben là c’est pareil : pour avoir du plaisir à parcourir ces galeries, il faut de temps en temps la nettoyer de tous les fils qui, usés, sont partis à la dérive. Au mieux, ils jonchent le sol ; au pire, ils encombrent le fil qui, par endroits, est tout emberlificoté dans un amoncellement de pelotes pendouillantes.

Les missions sont réparties dans l’équipe. Un chantier du bas de la grande dune jusqu’au maximum du run time. Un deuxième chantier après le grand puit Le Guen jusqu’à la trémie, et un troisième chantier qui a pour objectif principal de rééquiper le fil à partir de la faille à 80 jusqu’à retomber sur du fil en bonne santé. Si possible, il faut faire aussi un peu le ménage dans tous ces fils plus ou moins anciens.

Après une première plongée le samedi pour équiper la cloche de décompression d’un repose-pieds, c’est parti pour une belle plongée le lendemain.

Belle plongée, c’est par opposition avec la météo qui ne nous permet pas une seule fois de nous habiller ou nous déshabiller au sec. Mais dimanche, le vent tombe et la petite pluie fine ne nous dérange pas trop.

La vasque est déjà laiteuse, ça donne le ton dès le début. Je comprend pourquoi les Anglais aiment bien nos galeries, c’est vraiment fait pour les amateurs de thé avec un nuage de lait ! On est dedans !

Il n’y a pas de débit et le courant ne nous gène pas pour rentrer par l’étroiture ; du gravier qu’il faut un peu pousser et c’est tout.

Me voilà dans la grande salle de l’entrée, j’essaie de bien m’habiller en laissant la bouteille d’air ici et me fagoter convenablement. Je prend aussi la bouteille d’air en me disant que, finalement, ça peut toujours servir. Je suis atteint par le syndrome de la bouteille supplémentaire et je souris tout seul en pensant à tout ceux qui me trouvent bien souvent trop léger dans ma configuration … et là je m’en rajoute ….. rhooooo

 

Allez, c’est parti ; le scooter me tire doucement vers la première pente. Il y a tellement peu de visi qu’en haut de la dune je ne vois pas les parois latérales.

Je croise la petite pancarte des 50 mètres. J’ai l’impression de me traîner avec le scooter. Le fait de piquer du nez, de bien m’allonger au dessus du scooter et je gagne un peu en vitesse de défilement du fil dans le halo de la lampe que Barnabé m’a fait rajouter à l’avant de son scooter.

Le boyau est vite remonté ; à la zone nettoyée hier par Greg succèdent les amas de çi de là de fils nylon enroulés dans le fil principal. Ça remonte, j’attend l’arrivée du puits Le Guen avec un peu d’appréhension, il faut négocier le virage sans perdre le fil des yeux. Ce coup-ci, je me la joue avion de ligne : "ici vol Aquatek en provenance de la grande dune à destination de la trémie, je change de niveau de vol en virage droite ; reçu la tour de contrôle ? " Et je fais piquer le scooter doucement pour me rétablir encore plus doucement en virage gauche dans le nouvel axe de vol. Je me fais rire tout seul et malgré les conditions, c’est bon d’en profiter tout de même pour se raconter des blagues. Avec les 68% d’He dans le mélange, je ne risque pas la narcose, et ce petit dialogue intérieur est là pour me distraire de ma solitude.

Ça remonte, et la tentation de purger le vêtement est grande mais je sais qu’après la trémie, ça va redescendre. Alors, je reste comme ça.

Après deux autres petits virages, la trémie commence, ça remonte, ça escalade. J’arrête le scooter pour passer la zone qui n’est pas si étroite que ça mais le fil étant juste au milieu du passage il faut faire attention de ne pas se prendre dedans. Aujourd’hui c’est facile, je n’ai pas de caisson avec des grands bras à trainer partout. J’arrive au sommet comme si j’arrivais à la cime d’une montagne de mon enfance. Rapide petit tour d’horizon, je repère les zones d’argile sculptées et hop je me précipite dans la descente à tombeau ouvert.

Je ne me souviens plus trop quand arrive la faille sur la droite mais pas tout de suite ; alors plein gaz. A 500 mètres, le câble s’arrête et c’est du fil nylon qui continue. La visibilité est de plus en plus mauvaise : 1 à 2 mètres. Je sais que la galerie est étroite et pourtant je ne vois que du thé au lait tout autour de moi. Je suis perdu sans autre repère visuel que le fil suspendu au milieu de rien. Ce n’est pas la peine de stresser, il y a une flèche sur le fil à l’endroit où la galerie est déchirée par la faille. Dans une main, le scooter ; de l’autre le fil glisse aussi vite que possible. A 530 mètres, l’étiquette glisse avec moi sur le fil, les indications de distances ne vont plus être très bonnes. J’attends l’arrivée de la flèche. Après une descente jusqu'à 80m, la flèche perdue au milieu de lambeaux de fils qui la masque presque indique qu’il faut regarder à droite.

 Ma mission commence.

A grand renfort de ZKnif j’élague les bouts de fils autour de la flèche pour pouvoir accéder aux encoches. C’est tellement serré qu’au bout de quelques minutes, j’arrête là mon travail de jardinier et fixe mon dévidoir sur la flèche. Je laisse avec beaucoup de précautions le scooter au pied de la faille entre deux rochers. Il faudrait, pour bien faire, l’accrocher au fil mais il est au milieu de la galerie à plus deux mètres du sol. J’ai peur que son poids soit trop important pour l’état du fil.

Juste avant de me laisser tomber, un petit amarrage et hop c’est parti. Je pars dans la faille. A mi-parcours, une arrête me permet de refaire un amarrage dans la descente ; enfin, un dernier en bas avant de poursuivre dans le virage à gauche. Là tout est lisse. Enfin lisse, c’est plein d’aspérités bien irritantes pour mon pauvre petit fil.

Aucun amarrage possible, je continue et croise encore des fils. Il y en avait en mauvais état dans le fond de la descente mais là il y en a plein. J’aimerai pouvoir refaire un amarrage mais la roche est désespérément abrasive et sans becquet. J’arrive au bout de mon moulinet de 50 mètres aussi il serait temps de prendre une décision. Allez, le compte est rond je stoppe ici. 110 mètres : fin du voyage.

Je commence à retendre le fil en place et fais un nœud. Pendant ce temps là, est-ce le calme de la position ou le fait de m’être arrêté mais je sens parfaitement des bulles courir sur ma combinaison et le bruit d’une fuite à gauche.

C’est ballo, c’est au plus profond, quand je suis à travailler sur le fil que j’ai un problème sur le matériel. J’avais le bruit de quelques bulles depuis la faille mais là c’est vraiment quelque chose qu’il faut traiter maintenant. Tant pis pour le fil et au pire le Z Knif marche tellement bien !vMe voilà en train de fermer toutes les bouteilles en me disant que celle d’oxygène, il ne faut tout de même pas oublier de la rouvrir … Finalement c’est la bouteille de diluant qui fuit. Je change de bouteille et je me remets aux fils. Un petit coup d’œil sur le temps de remontée et il indique déjà 300 minutes. Je me dépêche de faire mes nœuds et je me sauve.

Au retour, je vérifie les amarrages et retend le fil dans le mur de la remontée. La roche est noire avec des reflets rougeâtres. La dissolution du calcaire laisse à fleure de roche des particules moins solubles très abrasives. J’arrive en haut et me précipite sur le scooter. Il est là bien sage, il n’a pas bougé pendant mon escapade. Je lui souris comme on sourti à son cheval avant de le lancer au galop et c’est partiiiiii.

Encore une fois, je ne purge pas trop le vêtement en remontant la trémie parce que c’est toujours ça de gagner pour la descente. Je passe très vite la trémie en arrêtant le scooter juste au passage un peu étroit mais pas de stop, je suis super content. Maintenant il ne reste plus qu’à remonter.

Je ralentis la course en arrivant sur la grande dune. Encore un peu de scooter jusqu’à mi pente et maintenant c’est à la palme. Je range le scooter et les paliers commencent.

Au début, tout va bien c’est juste des petits stops. Le temps de faire le tour de tous les volumes et il faut continuer. Le double recycleur n’a jamais été aussi pratique qu’aujourd’hui. Les deux faux poumons expiratoires sont l’un à côté de l’autre. Il m’est très facile de les purger tous les deux. A la limite je pourrais même le faire en même temps. Et ça remonte doucement, de plus en plus doucement.

Je finis par arriver à la sortie. Ça passe beaucoup plus facilement qu’à l’entrée. J’ai maigri ? Le reste des paliers se font collé au plafond. A 12 mètres, Barnabé vient me voir pour savoir quand je vais rentrer dans la cloche. Rendez vous est pris pour dans 30 minutes. A l’heure dite, il arrive pour me mettre en boite ! Thomas virevolte efficacement autour de moi et en un tour de main, je me retrouve sans recycleur, un détendeur oxygène dans la bouche et catapulté dans la cloche. C’est super cool. Je m’attendais à plus de contorsions et de difficultés. Ben voilà, je suis à nouveau tout seul. J’en ai plus que pour 200 minutes dans ma bulle. Barnabé m’a donné des compotes, Thomas une bouteille d’eau, un petit signe au revoir à travers le hublot et ils sont partis.

Il faut s’or-ga-ni-ser pour que cette attente se passe bien. D’abord des récréations toutes les 50 minutes vont rythmer le temps. Je gagne une compote ou un bon coup à boire à chaque étape. Entre-temps, je me plonge dans mes rêveries. Dans le caisson, le Ray est en semi fermé branché sur une 18 litres d’oxygène. Y’a de la marge. Quand le volume de gaz arrive à la partie inférieure de la cloche, les bulles qui s’échappent font un bruit effroyable qui nuit considérablement à la tranquillité des lieux. Quand les bulles commencent à apparaitre, je lève les genoux pour buller un grand coup et j’ai à nouveau un bon moment de sérénité. Sous moi, les gardons viennent voir ce qui se passe. je crois même que certains me regardent à travers le hublot. Je me souviens d’avoir vu à la télé ces hôtels de luxe dans le Pacifique où à travers le sol vitré de la chambre ou du salon, les clients peuvent à loisir regarder la faune des récifs nager entre coraux et anémones. J’ai pas les coraux mais les petits poissons nagent sous moi doucement.

A la dernière compote, je sais que Barnabé va revenir. Il démonte le marche-pieds, récupère les bouteilles et renvoie mon recycleur en surface. Le pauvre, lui qui n’était déjà pas content du CNS ; le voila en train de remonter comme une balle à la surface. Faut absolument que je récupère le profil de la plongée !

Il me reste encore quelques minutes. Barnabé va tout remonter, c’est vraiment sympa. Je suis heureux qu’il soit là à veiller sur moi. Pour une première utilisation de cloche de décompression, je ne pouvais pas espérer mieux. La totale confiance que j’ai en lui m’a permis de passer ces quelques minutes vraiment sereinement. C’est bien. Merci beaucoup. Maintenant il faut sortir et rejoindre la surface. Le Ray est fermé, vidé et lesté. J’accroche tout sur la 18 litres et c’est parti. Au début tout va bien, je suis équilibré et je remonte doucement à la surface. Mais quand il faut purger la combinaison, je ne suis pas à ma main et inexorablement les derniers mètres se font sans suivre la pente de la vasque. A la surface c’est un groupe d’une vingtaine de personnes qui sont là les yeux ronds à me voir apparaitre ! Je souris, je suis heureux, content, enfin bien quoi ! Barnabé m’aide à finir de me déséquiper. Après une longue pose, nous rangeons tout le matériel dans le camion et c’est fini pour cette fois.

Maintenant que le fils est propre et réparé, nous allons pouvoir aller voir un peu plus loin ?