Saint Sauveur et le bout du tunnel
 
Et me revoilà au bord de la vasque de Saint Sauveur.

Les mauvaises fortunes de cet été nous avaient empêché de faire la plongée prévue. Nous voulions aller voir le petit fil jaune que nous avions raté à 120 mètres et poursuivre jusqu'à 150. En montagne, c'est comme si après avoir franchi le passage clef de la voie, nous décidions de rebrousser chemin à cause d'une corde coupée par une pierre, frustrant.

Les photos prises par les amis les semaines précédentes montrent une vasque recouverte par les lentilles. Je ne pensais pas que c'était possible. La visibilité annoncée est de 2 ou 3 mètres donc je ne prends pas la caméra. C'est une plongée juste pour le plaisir !

La veille de la plongée, la cloche est équipée. A l'intérieur, les bébés recycleurs sont au sec ainsi que les compotes de pomme et deux bouteilles d'eau. A l'extérieur, deux B20 d'oxygène sont suspendues avec un quinze litres d'air pour les rinçages. Redondance avec les deux bébés recycleurs et redondance en circuit ouvert si vraiment Murphy m'en veut particulièrement. Coté décompression c'est blindé. Comme j'ai encore deux blocs de trois litres d'oxygène je vais en déposer un à 60 mètres et je laisse l'autre à l'entrée. Cette plongée de deux heures me prépare à la saturation de demain. Ma dernière plongée datant d'une semaine, je préfère saturer et désaturer un peu avant la grosse décompression du lendemain. Mes plaquettes et mon système inflammatoire préfèrent être prévenus avant les grosses journées de travail :-)

Cette plongée d'équipement a été faite avec mon nouveau jouet ! Il fallait trouver un truc pour déposer les deux recycleurs oxygène dans la cloche, descendre à 60 mètres mais sans utiliser le double recycleur qu'il serait dommage d'abimer juste avant la plongée. Il est sec et je préfère simplement le garder tout propre pour demain. Comme les bébés recyleurs, c'est de la cave que j'ai ressorti le Ray. Ce bon vieux SCR grâce à Martin de www.TECME.de va avoir une deuxième vie comme recycleur de reconnaissance ! J'ai reçu la semaine d'avant les pièces qui permettent de

 
raccorder le canister de l'inspiration au Ray. Ah ! C'est sûr qu'il faut une bouteille d'oxygène en plus de la bouteille de diluant mais bon, ça ne change pas trop le nombre de bouteille au final, juste le contenu. J'ai gardé l'injecteur du Submatix pour pouvoir rincer au diluant et je ne peux pas passer en manuel l'oxygène mais bon, je rentre en ouvert si ça va pas et voilà ! Il est petit, confortable et je peux descendre sans souci déposer mes blocs à 60 mètres. La famille s'agrandit, les bébés dans la cloche, l'ado jusqu'à 60 mètres et le papa et la maman recycleurs pour aller au fond des choses ....

 

L'ambiance est extraordinaire. Les lentilles me font penser à la plongée sous glace. Tout est en nuance entre ombre et lumière. L'eau des cinquante premiers centimètres est claire. C'est un vrai plaisir. En dessous la vierge noire remplie Saint Sauveur de ses saletés. La visibilité est trop mauvaise pour filmer mais moins laiteuse que lors des plongées de nettoyage.

Le reste de la journée se passe tranquillement à préparer le recycleur. Les éclairages et le scooter sont en charge. Le repas chez Murielle est trop bon comme d'habitude.

 Le lendemain matin après un solide petit déjeuner, encore merci Murielle et Harry, nous quittons le moulin pour Saint Sauveur. Le chemin a été bien rempierré et les arbres taillés. La peinture du camion apprécie.

 Me voilà à pied d'oeuvre. Les préparatifs vont vite et je disparais sous la surface pour un bon moment.

Je croise rapidement les deux petites bouteilles d'oxygène. Le scooter avance très bien. La plongée commence à peine que je guette déjà l'arrivée du puit Le Guen. Hop, le saut, le plaquage de la combinaison mais je ne gonfle pas trop, je sais que ça va bientôt remonter. Et les premiers blocs de la trémie arrivent. Forcément sans les bras et le volume du caisson à faire passer, l'escalade se déroule à toute vitesse, juste un stop du scooter au niveau le plus étroit et c'est tout.

Après c'est la descente et la ligne droite avant la faille à 80 mètres. C'est le passage un peu long de la plongée. Il y a de la distance et c'est l'endroit que j'aime le moins. L'ambiance est lugubre, il fait tout noir ici.

La faille arrive, elle est trop étroite pour la dévaler au scooter. Je me laisse couler doucement entre les deux parois. Tiens ! Le fil est coupé après le rebord. Je raboute et m'apprête à descendre jusqu'en bas quand je vois l'autre extrémité du fil qui m'attend un ou deux mètres en dessous. Il n'est pas tombé, il est là retenu par toutes les petites aspérités de cette roche noire si peu engageante. Le temps de faire mon noeud, je pose le spool sur le bord d'une fissure. Quand je veux le récupérer, impossible ! Il a glissé au fond de la fissure trop étroite pour que je puisse y mettre la main. Machinalement je tire sur le fil mais ou bout d'un bon mètre je réalise qu'il faudrait dérouler les 30 mètres de bout pour arracher le spool à la fissure. Allez, le temps s'écoule et je sature pour rien ici. Je laisse le bobino dans sa fissure et le bout de fil dépasser bêtement. Je poursuis mon chemin. Je ne me souviens plus trop quand arrive la bifurcation mais l'ambiance change, du sable, le canyon, et ça remonte dans une eau qui me semble de plus en plus claire. C'est vraiment beau. Le noir et le blanc se marient comme la neige et les rochers au printemps dans les faces sud. Je survole des paysages magnifiques. Et dans la remontée, enfin le bout jaune apparaît. Je file. ça remonte toujours, l'eau devient vraiment claire au point de regretter de ne pas avoir malgré tout embarqué la caméra. Après être remonté de 9 mètres, ça finit par redescendre. Et ça descend bien, régulièrement. L'ambiance est extraordinaire. Sacré Saint Sauveur, encore un paysage à couper le souffle. Je parcours à toute vitesse la nef centrale d'une cathédrale immense. La roche est à nouveau bien blanche, le plafond est loin. Je pense à la majesté des lieux quand le fil s'arrête brutalement sur un "caouache" autour d'une roche au ras du sol. Ben mince alors, je ne suis qu'à 140 mètres. Ce n'est pas possible que ce soit déjà la fin du fil. Je prends un nouveau spool et l'attache à la roche avant de repartir. Je ne fais que quelques mètres avant de voir le fil se poursuivre à partir d'une petite aspérité noire autour de laquelle il est enroulé. Je prends appui sur la protubérance et la casse. Je me retrouve avec le fil jaune dans la main. Je me pose au fond et entreprend d'enrouler mon fil avec le fil jaune autour d'une autre aspérité. Déjà que je ne me trouvais pas très malin de ne pas avoir dosé mon appui et cassé le rocher, je me surprends à tourner autour de l'aspérité par à-coups au lieu de faire des ronds bien fluides. Le dialogue intérieur y va à fond. Qu'est ce qui t'arrive Fabrice ? Tu stresses ? T'es tendu ? Je respire bien, normalement. Un coup d'oreille à l'électrovanne qui y va de son petit pschit, normal aussi. Je suis content, peut être un peu excité d'être là mais non, pas particulièrement stressé. SNHP ? J'ai mis 35 minutes pour arriver jusqu'ici, on ne peut pas parler de compression rapide. Je fais le point, temps de plongée, temps de décompression, comment je me sens? Je me sens serein, et tout va pour le mieux. J'ai été très vite et je suis bien en deçà de ce que j'avais prévu. J'ai du temps et le plus important, j'ai envie de continuer. Alors je me remets en route après ce long stop à 140. La galerie est belle, grande, spacieuse. L'eau est claire et l'ambiance est bonne. Après avoir passé les 150 j'ai l'impression de voir le fond du tunnel. Non ! C'est pas de chance ! Un effondrement a obstrué le conduit ? Et c'est pourtant vrai devant moi c'est la paroi. A droite aussi. A gauche, ça passe ! Le fil plonge à 90° dans une pente de dalles de toute taille. Je prends l'assiette à piquer et je devine le fond à 180 quand brutalement j'entends une fuite. Zut, tout se passait si bien. Je stoppe le scooter et me redresse pour sentir les bulles et voir d'où ça vient. Rien... Pas de bulles ! Je reprends le scooter et ..... j'ai du mal à le soulever. C'est lui qui a pris l'eau. Il pèse lourd l'animal et alors qu'il m'entraîne, je tourne la poignée des gaz. Il marche encore et je me retrouve encore quelques mètres plus bas. C'est bien si malgré tout il fonctionne encore. Je l'attrape par la poignée avant pour lui faire pivoter le tête vers le haut. Je dois m'y reprendre à trois fois mais c'est bon je vais pouvoir repartir vers la sortie. J'ai fait un effort pour le retourner, et j'en refais un autre pour mettre la tuyère sur ma cuisse de façon à incliner la tête du scooter vers le haut. Je tourne la poignée de mise en route mais là, il a juste assez de puissance pour se maintenir lui même en position. Il ne peut plus me tracter. Je le repose au fond et le fixe au fil à -167. Je récupère un des éclairages. L'autre est solidement fixé et je préfère le laisser là. ça va être un bon test d'étanchéité pour lui. Le retour à la palme commence.
"Y'a plus qu'à" comme disait ma grand mère. Je souris un peu crispé, je respire encore un peu vite. Décidément, je suis abonné aux retours à la palme. La perte du scooter est un gros problème mais pour l'instant je suis encore dans l'eau et ce n'est pas un souci. Tout va bien, j'ai très peu consommé et il n'est que 42 minutes de plongée. Je remonte la pente et il faut déjà purger le vêtement. Je me redresse un peu, je plie le bras, et à nouveau équilibré je prends ma route. Mais je sens au bout de quelques mètres qu'il faut à nouveau purger. Je n'ai pas dû bien le faire la première fois. Je recommence. Il ne sort pas grand chose et c'est bien normal. Je viens de le faire. A ces profondeurs les variations de volumes ne sont pas énormes. Je continue mon bonhomme de chemin mais ma flottabilité positive me gène. Je vérifie que j'ai bien bloqué le flow stop de l'inflateur de l'étanche et ce faisant je passe la main sur le faux poumon du recycleur de secours qui est bien gonflé. Ah ben voilà pourquoi je remonte ! Je le purge et tout rentre dans l'ordre. Je me dis que j'étais un peu trop occupé par la perte du scooter, mes calculs d'autonomie, le contrôle de ma ventilation et j'ai oublié le recycleur de secours. Cet oubli me contrarie fortement. Être multi-tache c'est bien. C'est nécessaire en plongée recycleur. Mais si en cas de problème je redeviens mono-tache ça va pas. Si Murphy était là il en profiterait sûrement pour m'en rajouter une couche. Après ce rappel à la vigilance, je me concentre sur le retour. Il faut palmer. Il faut, mais pas trop, se tracter de prise en prise pour soulager un peu les cuisses. Et puis la routine s'installe. Je remonte doucement. La trémie passe, le puit Le Guen, et enfin le bout d'intestin grêle qui se termine dans la dune. J'arrive à ma première bouteille d'oxygène qui me leste un peu. Je peux mettre un peu plus d'air dans la combinaison. Et 3 heures après le début de la plongée je sors de Saint Sauveur. Il faut encore deux grosses heures avant de pouvoir rentrer dans la cloche. Elles sont longues ces heures là.  Heureusement, il y a les poissons ! Hier au palier je n'avais pas les gants et les petits gardons venaient me nettoyer les mains. Aujourd'hui ils n'ont pas la même appétence pour le néoprène mais ils sont tout autour à venir me voir, repartir et revenir encore. Progressivement je remonte la pente. Je suis en dessous de la cloche, puis au même niveau. C'est maintenant l'heure de rentrer dedans. J'ouvre les B20 et le 15 litre. Je quitte la boucle et me mets sur un détendeur le temps de me séparer du recycleur. Toutes les bouteilles sont bien rangées tout autour. Je monte dans la cloche et m'installe pour les 3 heures restantes. Le bébé recycleur entre en action. J'ai l'impression qu'il fuit un peu alors je prends le deuxième. Je vais consommer 300 litres d'oxygène pendant ce palier. J'aime bien cette économie de gaz. Je me refais la plongée et j'apprécie beaucoup cette philosophie. Loin des expéditions himalayennes d'après guerre, progressivement les alpinistes des années 80-90 ont transposés aux hautes altitudes les techniques alpines légères. En plongée, l'avènement des recycleurs permet d'abandonner les lourdes expéditions avec l'équipement en multiples bouteilles tout le long des galeries avant la pointe. Il fallait les mettre pour préparer l'aller, puis y retourner pour les enlever une fois la pointe faite. C'était beaucoup de matériel. Un travail qui ne pouvait être envisagé que par de grosses équipes. Le double ou le triple recycleur date pourtant d'il y a 10 ans mais la fiabilité augmente et il est maintenant envisageable de rêver à des expéditions légères ici aussi. La fiabilité du matériel sous haute pression reste un problème. Il va falloir bien étudier la question avant d'y retourner ! Pour l'instant j'arrive à enlever mes palmes et du coup je peux me mettre presque entièrement hors d'eau. Je mange les compotes de pommes, je bois, et je fais pipi ... Le temps passe finalement assez vite car il est déjà temps de préparer la sortie. Je suis très content de cette impression de rapidité, ça veut dire que j'étais bien installé, que je n'ai pas eu froid malgré ma petite fuite persistante au niveau de la fermeture de l'étanche. Je loue une fois de plus l'efficacité étonnante de la Sharkskin qui malgré l'eau que je dois avoir dans les jambes me donne une impression de sec et de chaud ! La lampe, la nourriture et les bouteilles sont remisées dans les deux sacs. Les bouts, les bébés recycleurs sont déconnectés et attachés aux blocs. Je me remets dans l'eau avec un détendeur et j'accroche toutes les bouteilles autour de moi. Le recycleur m'aide à soulager le poids des B20. Pour la prochaine fois il faut que je leur rajoute de la flottabilité car malgré les pains de sitrodure que je leur ai collées, ce sont de vrais enclumes !

Tout doucement, je remonte la pente et arrive en haut de la dune. Il me faut encore traverser la vasque. En remontant ainsi dans les cailloux par le bord gauche, je ne risque pas de provoquer un glissement de terrain. En haut il y a le bourrelet de sable qui marque le haut de la dune. Ne pas toucher ! Il m'indique aussi le chemin vers la sortie. Il fait nuit et les lentilles donnent aux derniers centimètres d'eau des airs surréaliste. A la surface je vois un rayon de lumière s'agiter. Entre les paquets de lentilles, l'air, l'eau, un chevalier Jedi arrive vers moi. C'est Ronan qui nage à ma rencontre. Bien briffé il ne veut pas que je fasse d'effort après la plongée. J'ai l'impression qu'il va m'arracher le matériel et les blocs du baudrier si je ne lui donne pas assez vite. Je suis super content qu'il soit là et la tension de la plongée retombe aussi. Je suis ému par toutes ses attentions. Ronan et Caroline m'aident à remonter le matériel.

Et voilà, nous sommes de retour au Moulin du Saut chez Murielle et Harry. Après un bon repas, je m'endors rapidement en pensant à la prochaine fois.

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