Le vertige de Saint Sauveur

 

En montagne, on appelle « première » une voie nouvelle. Un trait que l'on dessine pour la première fois sur la montagne.

En plongée spéléo, c'est un peu la même chose. Souvent le début de la galerie a déjà été parcouru à de multiples reprises, la première c'est les mètres que l'on gagne sur l'inconnu au bout du terminus précédent...

Si pour certaines galeries il y a un intérêt scientifique à aller voir toujours plus loin, pour la plupart d'entre elles c'est maintenant juste pour le plaisir du sport. Comme en alpinisme, la barre est de plus en plus haute dans la difficulté des enchaînements, en été puis en hiver ; en plongée c'est la profondeur, la distance et les yoyos ou les siphons qu'il faut enchaîner.

Saint Sauveur à ce titre est une belle galerie, longue, profonde, avec plusieurs montées et descentes. Il y a donc du sport ! En plus elle est belle. Pourquoi grimper sur une montagne ? Parce qu’elle est là. Pourquoi plonger à Saint Sauveur ? Parce qu’elle est là, tout simplement, belle et accueillante. Je ne sais pas pourquoi mais j’aime cette galerie.  J’avais un petit coin de montagne que j’aimais bien, du temps où il y avait encore des premières à faire et où il y avait encore de la neige dans les faces nord même en été. Depuis mon enfance, le cirque des Evettes a bien changé, la Ciamarella n’est plus qu’un tas de cailloux. La plongée en mer sur les épaves profondes est contraignante ; la plongée spéléo est l’espace de liberté que je cherchais. Saint Sauveur me comble de plaisir à chaque fois. Cette fois j’y vais avec la configuration « grand fond », c’est-à-dire pour aller au-delà des 600 mètres de l’entrée. Je serai content si je vais au bout, mais le bout n’est pas l’objectif, l’objectif c’est la façon d’y arriver. Donc pas de stress ou de pression, l’important c’est de se faire plaisir.

Plusieurs changements pour cette plongée. D'abord il me faut un scooter, rapide, endurant et capable de descendre à 180 mètres. Mal conseillé, sur mon premier engin, je suis maintenant incollable sur la question. Le Cuda remporte la palme, certes pas celle de l'encombrement par rapport au Bonex, mais au niveau autonomie, il se défend bien. Il est solide et surtout le SAV de Segytek me convient bien.
Il me faut aussi de nouveaux canisters car il faut plus d'autonomie pour dépasser le point bas et revenir sur un recycleur de façon à garder l'autre uniquement en secours. C'est EUROPE TECHNOLOGIE qui va mettre à la disposition d'André GOLVAN, passionné de plongée recycleur les machines et la matière pour rallonger mes deux canisters d'Inspiration. Le compte rendu opératoire est simple. Sans anesthésie, le canister est coupé en deux, une greffe de même diamètre intérieur est manchonnée collée entre les deux bouts, même opération pour le tube expiratoire. Pour la cartouche, la rallonge est au bout et tient hermétiquement avec un simple bout de Scotch. Par contre, la rallonge de la tige au milieu nécessite un petit bricolage eu égard aux problèmes de filetage entre l'Europe et nos amis Anglais. La rallonge finie moitié vissée moitié manchonnée sur la tige et le tour est joué. 

Enfin, il me faut un carénage autour des canisters. Je commence à connaitre  l'entrée et la trémie et je passe sans trop frotter mais pour faire de la première, il me faut une caisse pour ne pas avoir l'angoisse de percer, arracher ou déchirer quoi que ce soit pendant ma progression en terre inconnue. Tout inox, la caisse est impressionnante mais elle permet aux deux canister et aux tuyaux d'être bien à l’abri. La stab et les faux poumons sont simplement boulonnés dessus. Le poids de la caisse participe ainsi largement au lestage général.

Et puis il y a les améliorations de l'existant pour faciliter le déroulement de la plongée. AP Diving sort des faux poumons dorsaux ! C’est une aubaine. Maintenant, les faux poumons actifs sont toujours devant comme d’hab et les faux poumons de secours sont dorsaux. Ca a le mérite aussi de classer le parcours des multiples tuyaux. Le recycleur a ses tuyaux comme d’habitude disposés latéralement le long des faux poumons tandis que les injecteurs et les tuyaux des faux poumons de secours sont sur le coté médial des faux poumons. Tout est bien séparé, pas de confusion possible. En revanche, il a fallu quelques plongées pour maîtriser la purge du recycleur de secours pendant la remontée. Avant, les deux purges n’en faisaient plus qu’une alors que maintenant, il me faut aller chercher loin derrière la purge du faux poumon inspiratoire. Mais bon, cet inconvénient est largement compensé par la souplesse retrouvée au niveau des épaules, pour purger le vêtement sec notamment !

Autre amélioration, la redondance de la décompression. Le run time est impossible à faire sur ce type de plongée. Entre les niveaux de plongées, la vitesse à laquelle le plongeur se déplace et donc du temps passé à quelle profondeur, difficile de fixer des valeurs. J’ai longtemps essayé de plonger avec les deux recycleurs opérationnels tout le temps. Non seulement le secours est souvent en alarme, mais cela finit sur des plongées profondes par désolidariser les décompressions des deux ordinateurs. La solution a été de se doter d’un ordinateur indépendant, capable de faire la redondance au cas où, et laisser éteint le recycleur de secours. En cas d’allumage sous l’eau, évidement il n’est pas très content et va se mettre à biper, mais l’important c’est que la phase de démarrage ne dure pas des heures et qu’il n’en profite pas pour injecter trop  d’oxygène. De cette façon, si jamais je perds l’ordinateur du recycleur, j’ai toujours une décompression à suivre.

Enfin dernières évolutions, qui sont plutôt des régressions.

Je laisse les blocs carbones pour revenir au bon vieux bloc acier et alu. Le carbone c’est léger, mais c’est fragile à l’impact. Je n’ai pas envie de faire attention aux blocs qui de chaque côté, ne manquent pas de cogner de temps en temps la paroi. Les deux blocs de diluant sont donc en acier et les deux blocs d’oxygène sont des blocs alus. Pas de confusions possibles, pas d’état d’âme à les entendre chanter quand ils rencontrent une arête ou racler sur la roche. Les blocs carbones sont pour la cloche et le recycleur sidemount que j’ai déposé la veille à la trémie.

Au total il y a donc les deux 10 litres de diluant fond 6/72 avec les deux S40 d’O2 fond.
Deux 7 litres O2 pour la cloche.
Un 7 litres de 11/52 pour le recycleur sidemount
Un 7 litre et deux 3 litres d’air pour le vêtement, la sortie et la cloche.
Les détendeurs sont sur les deux 10 litres. Deux autres détendeurs sont respectivement sur les 7 litres d’air et d’O2 de la cloche et grâce aux Swagelok, ils peuvent se connecter sur toutes les bouteilles.
Soit au total juste 10 premiers étages et quatre deuxièmes pour cette plongée. Si c'est beaucoup pour un seul plongeur, c'est en revanche ridicule par rapport à ce qui peut se faire en circuit ouvert pour une plongée à cette profondeur ou pour une équipe de plongeur recycleurs qui même en mutualisant les blocs de sécu en ont généralement bien plus de 10.

J’aime cette simplicité. Elle participe pour beaucoup au plaisir que j’ai à plonger à Saint Sauveur. La cloche à post permet de déposer les bouteilles de déco et ne partir qu’avec quelques blocs dans la galerie. C’est définitivement la fin de la plongée façon camps himalayens des années 70-80.

Les bébés recycleurs sont partis et le Ray a repris du service. Boosté lui aussi avec le double de chaux dans un nouveau canister fait par Martin deTecme, le Ray est mon nouveau et unique recycleur O2. L’inspiration classic est là en redondance au cas où, mais le Ray a toute mon affection. Posé sur mes genoux, il est sage et me tient chaud. Avec la sangle, son embout des plus légers est agréable en bouche et sait se faire oublier pendant les longues décompressions. Etalé sur mes cuisses, la table est dressée et les compotes de pommes en tube sont à disposition, l’eau aussi et les emballages vides finissent dans les poches de la stab. Tout est bien ordonné, rangé aux p'tits oignons.

Toujours avec le souci de faire mes plongées en autonomie, le retour à la surface  doit se faire en une fois. Il serait mal venu de faire des yoyos entre la cloche et la surface après une grosse plongée. Il me faut donc pouvoir tout remonter simplement de la cloche à la surface. Pour se faire, rien de plus simple, un bidon de 10 litres, une corde et le tour est joué. Il suffit de tout mousquetonner sur la queue de castor et les anneaux du recycleur et le laisser remonter par le bidon rempli d’air. Un bout solide est amarré en partie haute du recycleur, c’est ce bout que je fixe à la cloche avant de me déshabiller pour ne pas risquer de le perdre pendant mes contorsions.

Pour faire la première, il faut dérouler du fil et la tradition veut que le moulinet reste au bout du fil. Je ne voulais pas mettre un moulinet jetable. J'avais envie de mettre un beau moulinet que le plongeur suivant aurait plaisir à ramener. Quand j'en ai parlé à Harold De Nanteuil, il m'a semblé tout de suite être séduit par l'idée et m'a généreusement donné son propre moulinet, Un beau moulinet de 120 mètres DTD que tout bon spéléo se doit, selon moi, de posséder. En plus, celui-là est un collector, premier DTD importé en France, c'est celui d'Harold ! J'ai aussi prévu d'emporter deux bobineaux de 50 mètres pour la sécurité.

Dernière décision à prendre, caméra or not caméra ? En fait, j'avais très envie d'emmener une caméra. Lors d'une première il y a la topographie à faire normalement. N'ayant aucune expérience de la chose, je vais confier cette tâche à la caméra. Premier argument de poids pour en emmener une. Deuxièmement, si je me suis mis avec passion à la vidéo sous-marine, c'était pour produire des images qui n'avaient jamais été faites avant. Lors d'une première, c'est vraiment la définition même de l'image unique, elles n'ont jamais été encore faites et en situation de première elles ne seront jamais refaites. Mais les caissons capables d'emmener une caméra même petites à ces profondeurs n'est pas monnaie courante. Il y a aussi des histoires de volumes sur le scooter ou sur la tête qui sont rédhibitoires pour de grosses caméras de qualité. Au final, c'est Jérôme d'ABYSSNAUT qui va m'apporter la solution. Pour être certain de l'étanchéité, il a construit pour une Panasonic 900 un caisson capable de descendre à 350 mètres ! J'ai donc une bonne marge ... C'est un tube dans lequel se glisse la caméra qu'il faut allumer avant fermeture et qui va filmer jusqu'à épuisement de la batterie. Même si je n'ai que deux heures de film, je suis normalement assuré d'avoir le point de demi-tour sur la carte mémoire.

Deux LED2000 de chez Tillitec au poignet, deux autres sur le CUDA de part et d’autre du caisson vidéo vont fournir la lumière. Une petite SARTEK dans une poche et une Z1 de chez Abyssnaut au poignet seront les secours. La Z1 avec son bouton poussoir compensé est bien pratique. Quelque soit la profondeur, je suis certain de pouvoir l’allumer contrairement à nombre de ses collègues dont l’allumage par rotation se bloque avec la pression. Le matériel validé pour 300 mètres est suffisamment rare pour en profiter. C’est reposant pour l’esprit. Tous ceux qui ont noyés du matériel par dépassement de leur profondeur maximale d’utilisation me comprendront.

Pour rester longtemps dans l’eau il faut être bien protégé contre le froid. Avec deux sous-combinaisons SHARKSKIN et une weezel sous la SFTECH tri laminée, rien à craindre de ce côté-là. Saint Sauveur n’est pas une source de montagne et l’eau y est à 13 °C à la mise à l’eau. Il faut par contre soigner les extrémités. Les pieds sont emmitouflés dans deux paires de chaussette SHARKSKIN. La main gauche est dans un gant étanche. Ben oui seulement la main gauche ; une fois qu’une main est équipée, c’est vraiment très difficile de mettre l’autre gant. La température extérieur de quelque degré seulement m’aide à supporter les couches de vêtement même si je m’agite un peu, mais le but n’est pas de s’énerver à essayer de s’habiller, alors je fais simple, à gauche gant étanche par-dessus un gant polaire épais et à droite gant néoprène tout simple mais de bonne qualité. La combinaison n’est pas très épaisse, c’est un des rares compromis concédés. En revanche, le Kévlar trilaminé, a une solidité à toute épreuve. Les bottillons sont en néoprène épais de même que la collerette qui remonte très largement sur le haut du cou. Cet aspect de la protection thermique est essentiel pour moi et Franz le concepteur a vraiment fait la combinaison que je souhaitais. Ainsi, quelle que soit la température « raisonnable » de l’eau, il suffit que j’adapte les couches dessous mais la couche externe reste la même.

Le masque de secours dans une poche de cuisse avec un carnet de note, la lumière et les bobines dans l’autre et voilà, le tour du propriétaire est fait, reste plus qu’à mouiller tout ça.

En fait, la plongée commence la veille par la dépose de l’Inspiration classique sidemount.

Un peu comme en montagne avant une grosse ascension, on prend le matériel lourd et on le porte le plus loin possible au pied de la voie ou jusqu’aux longueurs difficiles. Ça reste de l’alpinisme léger, mais on s’économise pour sortir la voie dans la journée alors la veille, une petite suée sert aussi à prendre la température de la face, on va la renifler de prêt. On s’acclimate à l’ambiance … En plongée légère, même chose, je dépose la veille des plombs à l’entrée. Surlesté de cette façon, je peux gonfler un peu plus l’étanche sans m’envoler au plafond. Et j’emmène le recycleur de secours jusqu’à la première difficulté, la trémie. Je me rends compte de l’état de la dune, seul élément naturel inquiétant de Saint Sauveur, il est arrivée que cette dune bouge et bouche l’entrée, ce serait ballot de revenir d’une belle plongée et trouver la porte de sortie fermée. Là tout va bien. C’est aussi l’occasion de mesurer le courant et la visibilité avant la grosse plongée, trop de courant ou une trop mauvaise visibilité me ferait renoncer, c’est pour le plaisir, pas pour se faire du mal … Enfin et surtout, c’est pour faire une première décompression. J’ai remarqué que je supportais mieux les grosses décompressions si j’avais pris le soin de faire une première désaturation raisonnable, la veille. Je me dis que c’est une façon de préparer mon organisme, le prévenir de ce qui l’attend le lendemain. C’est peut être aussi physiologiquement l’occasion d’amorcer les cercles plus ou moins vicieux de l’inflammation et enclencher des régulations positives. De toutes les façons, même si il n’y a pas d’explication très scientifique, ça ne fait rien, un peu comme le rituel du laçage de la chaussure chez certains sportifs, j’ai mon petit rituel avant plongée et cette plongée fait partie du rituel.

Je plonge en Inspiration Vision « normal » avec le CUDA et le classique en sidemount. Il y’a eu tellement de débit ces dernières semaines que le courant a littéralement gratté l’entrée. Il n’y a plus de sable et les cailloux qui restent sont gros comme mon pouce. Ça passe tout seul. Je rentre dans la galerie et mousquetonne les plombs sur la corde où elle est fixée à un spit. A ce même spit est brélée par un laçage la cablette inox qui  équipe la galerie. C’est parti pour un petit tour de scooter. La visibilité est bonne sans être extraordinaire. Les pluies de ces derniers jours n’ont pas été violentes mais ont suffi pour faire pénétrer dans la galerie un peu d’eau acide et cette acidité attaque le calcaire. Cette dissolution du clacaire trouble l’eau. Les spéléologues appellent ça la percolation. Aujourd’hui, ça percole un peu à Saint Sauveur. Du coup il y a de fortes chances pour que ce soit cette visibilité tout du long. Dommage, c’est pas mal mais j’ai connu mieux.

Arrivé au début de la trémie, je grimpe sur les premiers blocs et m’arrête sur un gros, plat, avec la câblette qui passe juste au-dessus. Une fois amarré sur le fil, j’allume le recycleur et l’essaie. Tout va bien il est opérationnel. Je l’éteins et reviens par la galerie latérale. J’aime beaucoup cette partie. Pour faire bien, il faudrait nettoyer les fils qui ne servent à rien mais c’est pas le jour. Petit virage à gauche, petit virage à droite et me voilà à nouveau dans la galerie principale. Je vais être bon pour une heure et demi de plongée, c’est très bien.

Une Pizza 4 personnes pour moi tout seul, un litre et demi d’Orangina pour la réhydratation et au lit, demain c’est le grand jour.

J’aime bien la compagnie des amis. La pratique en bande a ses très bons côtés, mais pour ces grosses plongées, le fait d’être seul, n’avoir à penser qu’à moi n’est pas égoïste, c’est juste apaisant, simple. Je me lève quand je suis réveillé, je mange ce dont j’ai envie, pas grand-chose et ça ne m’étonne pas. J’ai trop mangé hier soir et c’est un peu tard pour se remplir l’estomac maintenant. Depuis le début, c’est « no stress ». Je ne me dépêche pas, le chargeur du CUDA n’a pas fini son travail. Alors je range doucement, je commence à charger le camion et puis finalement, quand je me décide à faire une croix sur les derniers milliampères en débranchant enfin l’accu du chargeur, celui-ci indique la charge complète ! J’aime beaucoup ces petits signes. J’y accorde sans doute trop d’importance, mais là, ça tombe bien. Je suis content.

Tout le matériel est dans le camion, prêt à être mis à l’eau ou pas loin. Je quitte Chez Oli à Gramat et file à Saint Sauveur.

Comme hier, il y a des voitures au parking. Je prends le temps de les attendre. Rien ne presse, j’ai tout le temps devant moi. La bouée rouge, probablement au bout d’un pendeur aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Peu de moniteurs de plongée utilisent un pendeur à Saint Sauveur. En général, la plongée spéléo ne s’enseigne pas au court d’exercices verticaux mais plutôt horizontaux. J’attends de voir qui va sortir, les bulles se rapprochent, je commence à distinguer le plongeur. Les derniers mètres de remontés sont effectués lentement, très bien. Très bien aussi le casque rouge, j’aime bien le rouge … et ho surprise, c’est un casque de pompier qui sort, il n’est pas argenté mais rouge et la lampe de casque est une lampe de casque tout à fait classique qui équipe tous les pompiers de France. Deux palanquées, deux élèves et deux moniteurs sortent bientôt de l’eau. Les élèves finalisent leur entrainement en vue du passage de leur premier niveau de plongeur pompier. J’aime bien. Ils sont posés calmes et je suis bien content que ce soit des pompiers, efficaces ils ne vont pas rester pendant des heures, je me décide à décharger le matériel devant eux. Même si ça ne va pas manquer de leur poser questions, je sais qu’ils ne vont pas m’embêter. Bonne ambiance, bonnes impressions, je me dis que c’est le bon jour décidément.

Maintenant tout est au bord de la vasque, disposé de telle façon qu’une fois dans l’eau j’ai juste à tendre le bras pour mettre le matériel dans l’eau. Je rejoins le camion une dernière fois pour m’habiller. Pas de plis, pas de tirebouchonage, je prends le temps. Plonger en hiver a ses avantages, la température de l’air est plus basse que celle de l’eau. S’habiller n’est pas une corvée où je finis en sueurs mais au contraire, je suis content d’empiler les couches pour retrouver un peu de chaleur. La purge pipi est installée en faisant bien attention à ce qu’il n’y ait pas de coude. La fermeture étanche est abaissée, maintenant y’a plus qu’à se mettre à l’eau.

En fait, le vrai équipement je le fais une fois l’entrée franchie, donc pour l’instant pas de chichi, les blocs sont clipsés comme ils viennent, je fais juste attention à ce que les tuyaux soient correctement connectés et c’est tout. Il faut de toutes les façons passer équiper la cloche ; déjà une fois ça fait, j’y verrai un peu plus clair.

Je longe le sommet de la dune jusqu’à l’extrémité de la vasque et descend jusqu’à la cloche. Là, j’y dépose de Ray et dispose les bouteilles sur les bouts autour. Le sac de compotes de pomme rejoint le Ray à l’intérieur. Je l’essaie avant de partir et me dirige maintenant vers l’entrée. Je démousquetonne le CUDA et le pousse devant, je garde les bras en avant et ça rentre tout seul, que du bonheur. Je vais vite voir si les plombs sont encore là, tout va bien. Je me décale de la paroi et j’enlève tous les blocs. Ils sont là sages autour de moi, pour un diluant et un oxy ils sont connectés aux deux recycleurs. Je prends soin de les fixer de telle façon que les connections soient bien libres sans faire de boucles vers le bas, que les détendeurs soient bien vers la haut sous mes bras et que tout ce petit monde est bien accessible, y compris la purge des faux poumons dorsaux.

Cela fait 12 minutes que je suis parti et je suis toujours à 25 mètres mais il vaut mieux perdre un peu de temps maintenant plutôt que de se retrouver mal plus tard. Je récupère le scooter et cette fois c’est parti pour de bon.

La cablette a bien changé depuis la dernière fois que je suis venu. Maintenant elle est fixée de loin en loin par des « caouèches » à des petits cailloux. Je m’interroge sur ce lestage de la ligne, mais il faut bien avouer que l’équipement des galeries varie dans le temps, en fonction de l’école, mais aussi largement en fonction de la proximité de la sortie. Je suis tout de même préoccupé par la clarté de l’eau. Il n’y a pas de raison pour que la percolation soit plus intense ici qu’au fond, donc il ne faut pas que je m’attende à une amélioration de la visi vers le fond …. C’est bien dommage.

Le puis LEGUEN passe et je guette les premiers blocs qui ne devraient pas tarder à arriver. Je passe à côté du classique Sidemount qui est tranquillement entrain d’attendre que je revienne. Il est habitué à rester longtemps dans le noir. En 2009, il était resté 3 jours dans l’eau. Déjà recycleur de secours en appuis de la cloche de décompression à Alviéla au Portugal. A l’époque il était encore dans sa belle boite jaune. Maintenant je sens bien qu’il me fait un peu la gueule parce qu’il ne ressemble plus à grand-chose mais ça va venir.

Un recycleur sidemount, c’est bien à condition qu’il ne prenne pas trop de place. En général nous  avons l’habitude de conditionner nos machines à la façon des insectes, ou plutôt des crustacés. La paroi fait la rigidité et la protection, les organes vitaux sont à l’intérieur d’un tube. Le pauvre Classique a une structure osseuse, un tube de PVC fait colonne vertébrale et autour sont fixés les organes.  Comme il n’a pas vraiment de peau, il fait écorché vif. Ses faux poumons sont attachés l’un à l’autre et les tuyaux moyenne pression lui courent dessus. C’est pas grave, c’est pas la version 4x4 pour aller partout. C’est juste là au cas où si je perds mon principal et que je suis sur le secours, je peux encore compter sur une redondance. Au total, ça fait prêt de 12 Kg de chaux d’autonomie répartie sur les trois. Même si l’entrée est bouchée par un glissement de la dune, ce qui c’est déjà vu, j’ai largement de quoi retourner me réfugier à la cloche de la trémie. En général ce qui est simple est beau. Il est très très simple mais pas encore tout à fait beau. Ça va venir.

Je vérifie juste qu’il n’a pas pris l’eau et j’escalade les blocs à toute vitesse pour m’arrêter où il faut enjamber le fil pour passer. Ça passe tout seul, à peine quelques secondes sans traction du CUDA. La chevauchée reprend. Je passe le sommet et c’est la descente vers le virage gauche. Endroit intéressant car ici, le fil est en pleine eau, et je me rends compte que la visibilité est décidément pas si bonne que ça car je ne vois pas le fond … pourtant à moins de 10 mètres en dessous. Enfin bon de toutes les façons ici c’est pas très joli alors avançons.

Je ne tarde pas à arriver à la bouche de sorcière. C’est l’endroit que j’aime le moins dans la galerie. La roche est sombre, ne renvoie pas la lumière, c’est glauque et la roche est abrasive. C’est la séquence Harry Potter. Je me laisse tomber dans l’ouverture. Plus je descends et plus je croise des fils de çi de là. Avec toutes les équipes qui se sont succédées depuis quelques mois je suis surpris que personne n’ait songé à nettoyer cette partie. Il faudra que je revienne pour faire un coup de propre ! En bas, je redémarre le CUDA et c’est parti pour une courte partie horizontale avant de remonter vers le prochain carrefour. Hop le petit canyon que j’aime bien avec le sable blanc et ses ripple marks qui remontent sur les côtés, c’est un des paysages de Saint Sauveur que je préfère. Et hop ça remonte jusqu’au carrefour à 110 mètres. Maintenant c’est la grande descente.

Troisième portion où tout va bien. C’est droit, la pente est régulière et large. Cela permet de changer de main sur le CUDA, de faire un état des lieux des bouteilles et des consommations. Je passe le terminus des 140 de Meniscus. La première fois, je m’étais arrêté étonné que le fil s’arrête comme ça proprement sur un béquet, qui plus est à une profondeur qui n’était pas celle indiqué par la topo. Je m’étais arrêté pour fixer un fil et partir à la découverte de la suite. En fait, le fil de Stanton reprenait quelques mètres plus loin proprement lui aussi. C’est évident que l’on vient ici en scooter, et quelques mètres sont si vite fait qu’une fois le terminus dépassé, il a dû se dire que ce n’était pas la peine de faire marche arrière et était parti de là où il s’était arrêté. En tout cas, maintenant la jonction est faite et bientôt la galerie va stopper net, il faudra partir dans la pente terminale à gauche toute. Quand on attend les choses, elles arrivent toujours trop lentement. Mais elles arrivent. Je tourne et je descends non sans tout de même ralentir un peu ma vitesse. Je suis bientôt en terre inconnue. Un petit pincement au cœur en dépassant la zone des 160. J’ai mis deux ans à revenir ici. Je suis content. C’était un objectif important pour moi que d’être capable physiquement de refaire ce que j’étais capable de faire en novembre 2011. A cette époque, je m’étais entraîné très dur. Depuis, j’ai légèrement changé. Je ne m’entraîne plus autant. En fait, je maintiens un niveau de puissance cardiovasculaire qui me semble suffisant sans aller chercher à faire du muscle partout. Le muscle consomme de l’oxygène et produit du CO2. Finalement, moins il y en a et plus l’autonomie est grande ! Par contre il faut que les petits muscles respiratoires eux soient en forme olympique. J’ai été jusqu’à me faire des séances de respiration contre résistance en bouchant un filtre de spirométrie et mesurer combien je tiens avant de craquer. Et surtout je filme dès que j’en ai l’occasion le plus profond possible. Le cadrage sous-marin bloque la cage thoracique. Filmer en se déplaçant fait faire des efforts important parfois intenses et prolongés. Ces séances sont mon meilleur entrainement en vue de ce type de plongée profonde. Alors je passe les 170 et je suis heureux comme tout. Là le fil est cassé, probablement par mon prédécesseur immédiat qui a eu un problème de scooter lui aussi. Il faut appeler cette descente le cimetière des scooter. Et c’est le fond. Voilà le point bas de Saint Sauveur. Tandis que le fil court au plafond, je croise à 188 m quelques mètres au-dessus du point bas. C’est beau, blanc, la lumière se réfléchit partout malgré la perco et c’est grand. Au bout de quelques dizaines de mètres, la pente remonte et ça part doucement à droite. Je guette la profondeur, à 170 normalement il n’y a plus de fil. 170, j’y suis, et il y a toujours du fil, une flèche. Et puis non ça y’est. Sur un rocher pointu le fil est entouré. Je m’arrête. Je suis au bout. C’est cool. A part quelques craquements sinistres des tubes de flottabilité disposés de part et d’autre de l’accu sur le scooter, tout s’est bien passé, sans stress ou grande question comme lors de la dernière visite. Je fixe mon fil sur le précédent et part à la palme prudemment faire le tour des environs à la recherche de la suite. Je reviens, je vois l’axe de la suite et fait un petit bon au scooter pour fixer mon fil sur un beau rocher. Voilà c’est fait, je suis content de pouvoir tenir la parole que j’ai donnée à Harold.
Son dévidoir va rester au fond de Saint Sauveur. Nœud terminé je lance le CUDA de la main gauche et déroule le fil de la main droite. Je suis sur un petit nuage. C’est facile. De loin en loin des rochers dépassent et je fais des micros stop pour faire des amarrages. Le bobineau se déroule à toute vitesse. Presque plein est, tout droit dans une galerie un peu façon Ressel la section du bas avant le premier puis. Ça monte doucement pour finalement redescendre un tout petit peu. Toc, le dévidoir me tire en arrière, il est vide. La balade est terminée. Je recule de quelque mètres jusqu’à une grosse pierre pour la ceinturer et fixer le fil. Je rembobine quelque tours vite fait et dépose le dévidoir bien en évidence sur la pierre à côté. Voilà, c’est un beau cadeau pour le prochain qui viendra par ici. Merci de dire à Harold dans quel sac de plongée voyage désormais le premier dévidoir DTD importé en France !

Bon les vacances sont terminées, fini de jouer maintenant il faut rentrer à la maison.

Pleine gomme je fais le parcours inverse. Mais en dépassant mon point d’amarrage je trouve le point des Finlandais en limite de visibilité. Alors je décide de relier les deux points avec un peu de fil. Là c’est parfait, pas de discontinuité, des beaux nœuds, il faut rentrer. En faisant les derniers nœuds je prends vraiment du plaisir à les faire tellement le contrôle que j’ai est différent de la fois où il avait fallu tricoter à 140. Là je suis 30 mètres plus bas et le geste est délié, souple, bien loin de l’espèce de mouvement moitié parkinsonien moitié robot de la dernière fois.

Aller, cette fois c’est la bonne, plus d’arrêt avant le premier palier. Je viens de passer à la vitesse 6 du CUDA quand mon oreille gauche ne passe pas dans la descente. Je ne veux pas m’arrêter alors je force un coup. Mais elle ne veut rien savoir. Alors je commets une GROSSE erreur. Au lieu de remonter un peu et passer cette fichue oreille en douceur je m’arrête et m’envoie un Vasalva en force dans l’oreille gauche jusqu’à ce qu’elle veuille bien passer la bougresse. A non mais, ho, c’est bon là, faut arrêter de visiter il est temps de commencer à rentrer à la maison. Pas de douleur particulière quand elle se décide finalement à s’équilibrer mais une grosse mise en pression qui a duré plusieurs secondes.

Je repars, je recroise le fil cassé mais là vraiment je peux rien faire pour lui, faudra revenir exprès pour parce qu’il se fait tard. La suite est sans particularité, remonté tranquille jusqu’à 110 et redescente dans la partie pas sympa. Là par contre, j’ai un peu plus de temps. Les paliers s’enchainent rapidement mais je dégaine le EAyzycut et je ramasse tout le fil que je peux autour de moi. Je sors à 90 mètres, remet un peu d’ordre dans mes poches que j’ai gavé de fil et les paliers continuent sur la pente de la trémie, tranquillement.

Et c’est le drame, vers 70 mètres.

J’attends les quelques minutes de palier que j’ai pour remonter d’un cran lorsqu’une sensation étrange m’envahit. Rien de désagréable mais quand même, suffisamment inquiétant pour arrêter de regarder les secondes défiler et faire un peu d’introspection. Des fourmillements ? Non. Des picotements non plus. Les signes avant-coureurs qui n’existent pas d’une crise hyperoxique. Bof. Un problème de chaux ? Pourquoi maintenant ? Le plus sage est d’appliquer la procédure. Je vide le recycleur et fais deux rinçages coup sur coup. Comme ça ne change absolument rein à mon sentiment d’étrangeté, je passe en circuit ouvert pour carrément changer d’air, prendre un peu de temps pour refaire un checkup du neurone après quelques minutes de circuit ouvert.

Je respire et envoie tout mon beau diluant faire du bruit dans la galerie mais ça ne change rien à ma sensation bizarre. Je repasse donc sur le recycleur et passe au palier suivant. Je repère une belle plaque de roche au milieu de cette pente assez argileuse et me pose dessus pour continuer à réfléchir à mes sensations. Et brutalement, le vertige arrive comme si quelqu’un avait déclenché le grand manège de la fête foraine.

En une fraction de seconde je comprends enfin ce qui est en train de se passer. Il faut faire vite. En fait mon Vasalva de tout à l’heure était une grosse bêtise. J’ai traumatisé mon oreille et maintenant elle fait un accident de décompression. Bien joué l’artiste. Je sais très bien ce qui va se passer dans les minutes, les heures qui viennent. Ça va être l’enfer.

Pas de panique, pas de panique.

Pour l’instant le vertige n’est pas encore trop fort, il faut aller au fil et se mettre dans le sens de la sortie. Allez grouille toi Fabrice, après tu ne sauras plus où tu es et dans quel sens il faut aller. Je n’ai que deux ou trois mètres à faire pour aller au fil mais c’est carnaval. La galerie part en rotation à droite de plus en plus vite. Pourtant j’essaie d’aller doucement. Je veux me rétablir de cette chute continue à droite mais je n’y arrive pas. Je ne vais pas arriver au fil en gesticulant. Je m’arrête. Doucement, je fais confiance à mes sensations proprioceptives et j’évacue toutes les informations d’accélération. Je me mets à quatre pattes. Les deux genoux bien en contact avec le sol, les palmes aussi. J’avance une main puis l’autre, et un genou à la fois. Voilà le fil est là. Je ne m’inquiète pas, j’ai l’impression qu’il se barre à droite mais en fait il est immobile, je vais pouvoir l’attraper.

Voilà ! C’est gagné ! J’ai le fil, les palme sont dans la pente, donc le sommet est par là, donc la sortie est de ce côté. Y’a plus qu’à !!!

Premier point vital OK. Maintenant ferme les yeux, repose toi et anticipe la prochaine difficulté. C’est simple, je vais bouger, les nausées et les vomissements ne vont pas tarder. Donc il faut préparer le détendeur et bien sentir quand les spasmes vont arriver pour ne pas vomir dans le recycleur. Tout en avançant, je prépare mon deuxième étage. Je suis très content de mon système de fixation du deuxième étage sur la bouteille. Un simple tendeur de toile de tente et il est toujours au bon endroit sur la robinetterie. Là l’accessoire est encore plus utile, je me passe la boucle en bracelet et j’ai ainsi toujours sous la main mon deuxième étage. Super, allez je sens que ça vient. Le premier vomissement arrive. Ça va, je le sens bien arriver, pas trop vite. J’ai le temps de quitter la boucle et prendre le détendeur. Et après deux ou trois expirations c’est parti, spasme, spasme, rien ne sort. Les efforts de vomissement sont incoercibles, mais l’estomac est vide et à part un peu de liquide rien de dangereux n’arrive pour le deuxième étage. Je reviens sur la boucle. C’est cool, tout s’est bien passé. Y’a plus qu’à répéter la manœuvre à chaque vomissement jusqu’à la sortie et le tour est joué !

J’avance très doucement. Dès que je bouge les nausées augmentent. Dès que j’ouvre les yeux, les nausées augmentent. Si je bouge en ouvrant les yeux je vomis … C’est pas la joie. L’important, garder le moral, c’est qu’un mauvais moment à passer. Une fois passer le sommet de la trémie je vais pouvoir redescendre et ça va peut-être calmer l’ADD. Courage garçon. Faut dire que vomir quand on a quelque chose à vomir, ce n’est pas cool mais ça se fait. Quand on n’a rien à vomir, c’est franchement pénible. Les spasmes n’en finissent pas de se prolonger, la reprise de l’inspiration suivante est pas toujours bien contrôlée, bref par moment je tiens le détendeur à deux mains tellement je crains de le vomir lui aussi au court d’un effort et reprendre ma respiration sans avoir eu le temps de me le remettre en bouche. Et ça continue encore et encore, c’est toujours la même procédure encore, encore.

Je tiens bien le fil en prenant bien soin de l’avoir aussi en contact avec une jambe ou une palme. Je sais comme ça toujours où est la sortie. Je garde les yeux fermés. Pour voir si je peux remonter, j’allume l’ordi et le place devant mon œil gauche. Je l’ouvre, regarde le delta entre la profondeur du prochain stop et ma profondeur actuelle et je referme mon œil. Je traduis la hauteur en nombre de fois où je peux avancer le bras sur le fil et je m’arrête. Je guette l’arrivée des spasmes qui annonce les prochains vomissements. En fonction d’eux, je rejette un coup d’œil à l’ordi pour recommencer la manip ou je me prépare à quitter la boucle. Là c’est plus compliqué, il me faut les deux mains. En fait c’est un flot de salive qui donne le départ. Quand ce flot arrive, d’un coup, il ne faut pas que je perde de temps. Je place le fil au creux de mon coude, la sortie devant moi. L’élastique du détendeur passe du poignet aux doigts et les doigts se referment sur la bague de l’embout. Ma main gauche prend l’embout et je ferme la boucle. J’essaie de bien sentir la butée et je force à chaque fois histoire d’être absolument certain de l’avoir bien fermée à fond. Je souffle dans le détendeur. Selon si j’ai été assez rapide ou pas, j’ai une ou deux respirations dans le détendeur avant le premier haut le cœur. Sinon, le premier spasme fait remonter dans ma bouche la salive déglutie, passée à l’acide de mon estomac. Surtout tout garder, ne rien mettre dans la boucle. Je prends le détendeur comme on se jette sur une bouée de sauvetage et j’expire, je crache et je me laisse, avec le soulagement de la manœuvre réussie, submerger par les spasmes des vomissements suivants. Les deux ou trois autres sont secs. Il n’y a plus rien dans l’estomac. Ceux là font mal au ventre parce qu’ils voudraient bien faire sortir quelque chose mais il n’y a rien alors le spasme se prolonge, impossible de refermer la bouche, il vaut mieux tenir le détendeur avec les deux mains à ce moment-là. Et puis cerise sur le ponpon, le duodedum lui aussi veut jouer avec l’estomac. La bile remonte. C’est le feu d’artifice final. Il y a tout, les spasmes, la douleur et la bile dégueulasse qu’il faut faire sortir. Je ne respire pas beaucoup pendant ces vomissements mais je suis encore profond et surtout pas tout prêt de la sortie. Alors dès que la crise est passée, je ne perds pas de temps. J’essaie de ne pas dépasser trois quatre cycles ventialtoires pour reprendre mon souffle et je repasse sur la boucle. Pendant ces quelques cycles, je crache et me rince la bouche dans Saint Sauveur. A chaque fois, je suis angoissé par la situation. Mes recycleurs fonctionnent bien. Ils sont fermés et tout est OK, le détendeur fonctionne bien et il y a plein de gaz dans ma bouteille, et pourtant je suis sans rien entre les dents, en apnée, en train de laisser l’eau rentrer dans ma bouche …. Et je me souviens des topos de Peter Martin, le concepteur de la machine qui débriefaient lors de ses formations les enregistrements des Inspirations Visions avec lesquels il y avait eu un décès. La plupart avaient quitté la boucle. La plupart avaient commencé à remonter avant de redescendre. Il est hors de question de faire une connerie et ne pas pouvoir expliquer ce qui s’est passé. Toi tout va bien, certes tu es en apnée par 60 mètres de fond en train de te rincer la bouche mais la manœuvre est à ta portée. Tu dois y arriver. L’important c’est de revenir sur la boucle et partir d’ici. En plus tu n’as aucun mérite, c’est facile. Tu as un fil solide, le sol pour avoir des appuis. Comment gérerais-tu si la même chose t’arrivait en pleine eau au court d’une remontée profonde avec comme seul guide le petit fil qui te relie à ton parachute de palier ?

Un seul rinçage parce qu’il ne faut pas trop consommer, je ne suis qu’au début de l’accident et je sais bien que la situation va s’aggraver. Si je ne peux plus bouger tellement je suis malade, j’aurai besoin de tout mon gaz pour durer le plus longtemps possible. Une dernière inspiration et je quitte le détendeur. Je reprends la boucle et mes mains se repositionnent pour ouvrir. Attention c’est parti. Je souffle pour vider la chambre. Une fois que le gaz s’échappe à l’extérieur après avoir remplie la chambre, je continue de souffler tout en tournant la bague pour rouvrir la boucle. Premier point positif, il n’y a pas d’eau à arriver à la première inspiration prudente, et deuxième point positif à l’expiration, pas de glouglou dramatique, je n’ai pas noyé ma boucle, tout va bien je vais pouvoir remonter de quelques centimètres. Je reprends le fil pour me guider et je fais un petit déplacement prudent et me ré arrête pour refaire la manœuvre de l’ordinateur contre mon œil gauche.

Je remonte ainsi progressivement jusqu’au sommet de la trémie.

Je suis tenté d’abrégé mes souffrance en filant rapidement de l’autre côté et gagner du temps, mais remonter quelques secondes au-dessus du palier pour redescendre n’est pas un risque que j’ose prendre. La situation est déjà assez compliquée comme ça. Si je me rate, que je n’arrive pas à avancer je me retrouve en violation de palier et ça ne ferait qu’aggraver la situation. Donc pour l’instant il faut passer la trémie, ben on serre les dents et on passe la trémie. Il sera toujours temps de profiter de la recompression à 80 mètres tout à l’heure.

Mais ces 20 mètres me permettent quand même de faire mes premiers calculs. Si je continue comme ça, ça le fait largement, en gaz, en chaux, je vais même pouvoir sortir largement avant l’heure fatidique des 4 heures de matin, heure à laquelle si je n’ai pas appelé, Caroline va déclencher les secours. C’est pas la joie mais c’est pas la catastrophe non plus. J’espère que la recompression va m’améliorer.

Sentir le sommet de la trémie est une délivrance, je vais pouvoir descendre, me recomprimer un peu et le reste de la galerie ne présente plus aucune difficulté une fois les gros blocs franchis. Il faut un moment passer sous le fil. Bien tenu dans ma main, je le fais passer derrière la caisse du recycleur et la glissade se passe sans problème. Les oreilles passent, le recycleur passe, tout passe facilement. D’un autre côté, tout n’est pas obligé de devenir une vraie galère. Ça fait plaisir quand les choses se passent bien et finalement c’est ça la normalité. Aller, je récupère le Classique Sidemount. Comme ça à gauche j’ai le Classique et à droite le CUDA. Je peux continuer à descendre.

On apprend que les accidents de décompression sont d’autant plus graves qu’ils surviennent dans l’eau. Et en général on nous dit que les accidents avec de l’hélium sont plus grave que les accidents avec de l’azote … Ben c’est vrais ! J’ai beau redescendre de 30 mètres, ça ne change rien du tout au problème. Les nausées, les vomissements sont toujours là. Quant aux vertiges, la fête foraine continue et je ne vois pas bien comment maintenant ça pourrait s’arrêter. Donc maintenant, l’objectif est de sortir de ce trou malgré tout ça, et se faire une petite séance de caisson à 1,9 bar d’O2 pur. Et quand je dis petite, c’est purement affectif parce que je vais y rester jusqu’à ce que ce soit efficace. De toutes les façons, maintenant vu la vitesse à laquelle j’avance, je vais exploser le run time, alors je ne suis plus à deux ou trois heures prêt.

En bas de la trémie il reste encore quelques fils qui partent vers la galerie annexe. J’ai déjà fait plusieurs plongées de nettoyage dans le secteur mais il reste encore du fil et notamment celui qui part dans cette galerie. Pour celui-là aussi il faudra que je revienne poser les choses proprement, à un moment, entre la cablette, les fils et les bouts qui commencent à sortir de ma poche …. C’est un peu le Vietnam, Oui je sais, j’ai pas fait le Vietnam mais bon, c’est l’idée du bordel, joli mais dangereux, que je me fais de ma situation actuelle.

Je me retrouve enfin en haut du puis Le Guen. Encore un petit effort et la pente terminale va bientôt arriver. Maintenant j’avance régulièrement. Je me pose, je me repose, jusqu’à ce que je puisse remonter de 10 centimètres. Je bouge, et je m’écoute. Vomir ou ne pas vomir là est la question. Si non, repos, si oui procédure circuit ouvert enclenchée et je vomis en me tordant autour de mon estomac. Le nombre de spasme est assez stable. Un ou deux pour vider l’estomac des quelques goutte qu’il contient, trois quatre vomissements sec et après la bile arrive, dégelasse. Là c’est un peu plus variable mais en générale au bout de cinq ou six spasmes ça s’arrête. Procédure rinçage de bouche et retour rapido sur la boucle.

Comme prévu, la remontée vers la sortie est interminable. Je commence à penser à tout ce qui va arriver. Pas trop aux secours encore, mais à ce qui arrivera après. Et pourquoi il plonge tout seul ? Et voyez, il a fait un accident ! C’est dangereux, il est inconscient … Comment peut-on se justifier de prendre de tels risques. Ce n’est pas possible ! Les plongeurs, les grimpeurs les coureurs au large font des solos. Pas tous, pas tout le temps, mais il y a une dimension humaine à la réalisation de cette action solitaire qui la rend unique. J’y vais parce que je peux le faire. C’est vraiment dommage de gâcher une si belle plongée, une si belle préparation par un accident de l’oreille. Ça va obérer tout le côté positif et surtout la sécurité de la démarche.

A son âge il faudrait qu’il pense à se calmer … Elle va me péter à la figure aussi celle-là j’en suis sûr. L’âge, quel âge ? L’âge de mes artères, l’âge physiologique, l’âge mental ? Il faudrait qu’il murisse un peu ! Mieux vaut ne pas répondre à ses réflexions de gens souvent trop vieux dans leur têtes. Bien évidemment, la physiologie est importante, il n’est pas question de plonger malade ou en prenant un traitement quelconque. Ces plongées-là ne sont en général pas faites par des perdreaux de l’année. Elles ne sont envisagées que lorsque l’on a pris un peu de recul par rapport à l’activité, le matériel et la décompression. Ces plongées sont la concrétisation de mes réflexions en matière d’autonomie en plongée profonde. Et au moins l’accident a ça de positif, il valide le fait que même accidenté, les techniques à mettre en œuvre permettent de s’en sortir.

J’arrive tant bien que mal à la corde de l’entrée. Ça fait un moment que je cogite la sortie, faut pas que je me rate. Si prêt de la surface ce serait ballot de se planter.

D’abord je vais changer de recycleur. Ça fait 8 heures que je suis dessus, il est temps de passer sur le secours. Comme ça même si je force, si je me coince, si je dois gratter un peu, bref, si j’ai des efforts à faire pour sortir, aucun risque que je sois gêné ou limiter par une cartouche hors d’usage. Je passe sur un canister neuf dans 20 mètres d’eau. Pas de problème. Deuxième chose, je vais aussi changer de bouteille d’oxygène. Pour les même raisons. Il me reste bien du gaz mais ce ne sont que quelques bars, si ça vient à durer dans le passage étroit, mieux vaut prévoir de pouvoir se reposer longtemps avant de bouger et mieux vaut prévoir la possibilité extrême que je ne puisse pas trop bouger parce que coincé aussi … Une fois les permutations de boucle et de bouteille fait, je m’approche de la corde pour récupérer les plombs qui vont me permettre de rajouter un peu de chaleur dans la combinaison. A chaque fois c’est la galère pour manipuler ce gros mousqueton. C’est pas un mousqueton à piston ou un mousqueton d’escalade que l’on utilise habituellement en plongée. Non, c’est un mousqueton de marine, en inox bien lourd avec un doigt en fil très résistant à l’ouverture. Pour couronner le tout, le doigt se positionne en situation fermé dans une encoche assez profonde. Résultat entre la difficulté que j’ai à l’ouvrir et la facilité avec laquelle l’encoche reste agrippée à tout ce qu’elle peut pour ne pas libérer le mousqueton, je n’arrive pas à récupérer ces plombs. Je tire je fais coulisser, j’y vais doucement, je force, je donne des caresses et des coups pour finalement arriver à le décrocher. Quand j’ouvre un œil par contre, je suis désolé. Je suis à genou sur la pierre où normalement la corde est attachée et la corde flotte devant moi … Au bout de la corde la plaquette du spit et au bout le laçage qui relie la cablette à la corde. Je ne sais pas comment je m’y suis pris mais j’ai arraché la plaquette à la cheville. La tête de vis devait être suffisamment rouillée et elle a du lâcher pendant la bagarre. Pour ça que j’ai eu tant de mal à décrocher ce mousqueton, la corde était libre.

Depuis le temps que je dis qu’il va falloir que je revienne. Ben en voilà encore une nouvelle occasion de revenir bosser un peu dans la galerie.

C’est pas le tout, à nous la sortie.

En fait tout se passe bien. Je passe comme une lettre à la poste. Le seul problème c’est que je n’ai plus de fil guide pour aller à la cloche. Ça va être la galère. D’un côté les paliers sont de plus en plus long, je bouge de moins en moins, mais d’un autre, je suis obligé d’ouvrir les yeux plus souvent. Au total je vomi presque à chaque fois que je bouge. C’est épuisant à la fin. Je prends un maximum de repère sensitif, je me coince dans les rochers, dans les branches pour ne pas céder au mouvement. Je me retrouve dans la ferraille. Heureusement la combinaison SFTech est solide ! Le sable est une vraie saloperie. Vous croyez le sentir immobile sous vos genoux sous votre main mais en fait il bouge, je bouge … donc je vomis. … Une grande branche finie par être mon amie. Elle est immense, au moins quatre cinq mètres de long, bien droite. Positionnée dans l’axe de la pente elle me sert de référence pour continuer mon escalade. Je fini par arriver sous la cloche. Je me fais avoir par le courant de la Vierge noir. Alors que je pensais sentir le sable sous moi en fait le courant m’a emporté. Quand j’ouvre un œil, je suis installé au milieu de la vasque. Retour le long de la paroi, un petit vomito et c’est reparti pour le palier suivant. Finalement, j’arrive à 9 mètres.

Allez, il va falloir être courageux parce que je vais devoir me remuer maintenant.

Je mentalise bien ce que je vais faire avant de me lancer. Je réfléchi à ce qui pourrait arriver et voilà, faut y aller. De toutes les façons, au pire du pire je vomi dans le recycleur et c’est pas grave, je vais pas m’en resservir. Aller hop faut se lancer !

Je fais demi-tour et j’ouvre un œil. Depuis le temps que je n’ouvre que l’œil gauche par intermittence, du coup ça ne me pose pas de problème de continuer avec lui tout seul. Œil gauche ouvert, je m’élance vers le haut pour attraper la barre qui sert de marche pied. Impeccable, je l’ai chopée. Maintenant y’a plus qu’à tenir.

Au cours des derniers paliers j’ai récupéré sur l’anneau de la queue de castor le bout avec lequel je suspends le recycleur et je l’ai placé à portée de main. Les bouteilles par contre je les ai déplacées vers l’arrière. Je n’ai plus qu’à fixer le bout sur la cloche et je suis maintenant amarré. Plus de danger que je me sauve. Je commence à me déshabiller. Il faut défaire les sangles d’épaule, le direct système, la ventrale et la sous cutale. J’attrape le détendeur O2 et quitte le recycleur en deux trois contorsions que se passent bien. Je défais le baudrier et le fixe à un des bouts. Je n’ai plus qu’à m’assoir dans la cloche. La surface est occupée par le Ray, il faut que je le pousse et je peux enfin m’installer assit pour de bon. La cloche est en pente, je ne lutte pas, je vais dans le coin en bas et tire le ray sur mes genoux. Me voilà installé. Normalement il faudrait récupérer le sac de bouffe mais comme je ne vais rien pouvoir garder c’est même pas la peine. Il y a bien une couverture de survie et des couvertures iso thermiques mais je n’ai pas le courage de bouger pour les attraper, ça va me faire vomir encore et encore pour un bénéfice boff. Le plus dure est fait et je n’ai pas froid. J’ai bien quelques tremblements de temps en temps mais bien moins souvent que des vomissements ! Donc pas d’hypothermie. L’eau est à 13 °C donc dans la cloche je peux facilement rajouter au moins 3°C. Vu comment je suis équipé, je ne vais pas me refroidir ici. Je laisse sans état d’âme mes moyens de protection thermique.

Il me reste à faire 200 minutes de palier, je décide d’au moins doubler ce temps donc 400 au total, 200 de palier et 200 de thérapeutique. Ça devrait être pas mal 200 minutes. Aller, je profite un peu du calme je vais me reposer un peu. Dans le noir, je refais mes calculs. Il est clair que ça va mal se terminer. Je pense à Caroline maintenant. Elle doit être inquiète, j’aurai du téléphoner depuis bien longtemps. Elle va attendre 4h00 et déclencher les secours. J’ai honte. Pour une bête oreille je vais probablement voir débarquer une armée de pompier. Je sais qu’elle va le faire mais je n’arrive pas à me faire à l’idée que je vais me faire secourir. Quelle cata. Sortir dans 100 ou 200 minutes et téléphoner pour finir la déco au caisson ? De toutes les façons il va bien falloir y passer. Si je fais ça c’est nier l’intérêt de savoir ce qui se passe et de l’avoir bien gérer jusqu’à présent. Non, tant pis pour la honte, il faut que je fasse toute ma déco et plus encore, il faut que j’aille au bout de mon Ray. Là une fois les 4 – 5 heures du Ray faite, j’aurais fait le mieux que je pouvais pour la prise en charge de mon accident et je sortirai de la cloche tout seul. Les secours seront là et vont me secourir et il faudra vivre avec. Tout ça me déprime bien … Je vais être raisonnable et faire ce qu’il faut …

Mais je peux me réjouir aussi de pouvoir vomir comme je veux. C’est avec un certain plaisir que je sens les premiers spasmes dans la cloche arriver. J’ai juste l’embout à enlever et voilà. Plus besoin de détendeur, pas de risque de bouger dans tous les sens. Du coup même les plus longue contractions ne m’effraient plus. C’est pas grave, je suis au sec. Une fois finie, je remets l’embout et voilà, c’est reparti pour un peu d’introspection.

Les paliers c’est long, mais les paliers oxygène dans une cloche, c’est très long. C’est toujours l’occasion de réfléchir sur soit, sur ce qu’on vient de faire, ce qu’on va faire. Pour l’instant je suis préoccupé par mon état de santé. D’un côté je suis étonné de ne pas avoir faim, j’ai rien mangé depuis le matin de la veille et normalement je devrais avoir envie d’engloutir le stock de compote de pomme. Mais non, avec les nausées et les vomissements, même pas faim. Je devrais être fatigué aussi. La nuit a été blanche, normalement en fin de nuit c’est difficile on s’endort si on ne s’occupe pas. Ben là je ne fais rien et pourtant je n’ai pas du tout sommeil. Le stress probablement. Je n’ai pas soif, mais ça c’est un piège. Je sais que je suis forcément très déshydraté. Je n’ai rien but depuis le petit déjeuner et ça fait plus de 15 heures que je suis dans l’eau. Je dois être sec de chez sec. Mais dans la mesure où les pertes en eau et en sel font que je ne ressens pas plus la soif que ça, tout va pour le mieux. De toutes les façons je ne peux pas refaire les niveaux en buvant donc il faut bien que je me satisfasse de la situation actuelle.

Plusieurs fois après être revenu sur la boucle dans la galerie et même après la sortie, j’avais l’impression d’entendre des circuits ouverts arriver ou s’éloigner. Je me disais à chaque fois que c’était les pompiers qui arrivaient. Mais non, c’était les bulles que j’avais relâchées en circuit ouvert qui se déplaçaient dans la galerie en faisant du bruit …. J’étais seul. Mais soudain j’entends ce bruit de bulle alors que je suis dans la cloche, très fort puis très très fort, et aussitôt une main me saisit une palme et me secoues dans tous les sens. Les voilà. Le gars est tout excité, tout content de me voir. Moi aussi je suis content mais bon, j’ai l’impression qu’il veut venir s’assoir à coté de moi. Y’a pas la place, c’est occupé, et puis je ne veux pas bouger ! Il arrive à s’équilibrer la tête hors de l’eau et nous discutons.

Caroline à donner l’alerte, ils sont arrivé, ils m’ont cherché dans la galerie et en rentrant sont passé voir dans la cloche. Et voilà maintenant qu’ils m’ont trouvé, ça va aller, il ne faut plus que je m’inquiète, tout le monde est là. Tout le monde est là …. Ça m’inquiète un peu mais bon, les jeux sont fait, faut dérouler l’histoire jusqu’au bout maintenant. Il me demande mes paramètres, si j’ai besoin de quelque chose et repart non sans m’avoir prévenu qu’il y aurait un plongeur en surveillance tout le temps maintenant. Toutes les 30 minutes environ, un plongeur venait me secouer un peu. D’un coté j’étais content de voir leur professionnalisme, et de l’autre il fallait ouvrir les yeux, répondre à leurs questions ce qui ne manquaient pas une fois qu’ils étaient reparti de déclencher des vagues de spasmes et de vomissement qui me laissaient sans énergie. Quand j’ai estimé être dans mes dernières heures de cloche, j’ai quand même pris une ardoise pour dire bien précisément par écrit que je faisais un accident vestibulaire et qu’il fallait demander l’avis au caisson de Toulouse. La réponse est venue aussitôt, t’inquiète pas tout le monde est là et est prêt à te recevoir. OK, bon ben pas tout de suite mais c’est bien. Ça veut dire que là-haut ils savaient quoi faire et quand je vais sortir je ne vais pas aller aux urgences locales. C’est bien cool. Je suis rassuré de ça. Je fini mon recycleur et je sors.

La décompression en cloche sur le ray à l’oxygène pur se passe tranquillement. J’ai un pli dans ma combinaison qui bombe pas mal parceque je me suis remplis le vêtement au maximum. Avec la sangle de l’embout qui maintient déjà bien et le tetons de fermeture qui se coince dans le replis de la combinaison, je n’ai aucun effort à faire pour maintenir l’embout en bouche. Facile. Quand le volume dans le recycleur n’est plus suffisant j’inspire un bon coup sur l’ADV pour refaire le plein et tous les trois quatre plein, je vide complètement le recycleur avant de faire de nouveau le remplissage. Avec un ADV assez sensible, l’effort à faire n’est pas trop pénible. La vidange je la fais en soufflant par le nez et il suffit d’avoir la sangle du masque suffisamment bien détendue pour ne pas avoir à faire d’effort. Ainsi les demi-heures passent sans même s’arrêter regarder ce qui se passe. La monotonie n’est rompue que par quelques vomissements et les visites des pompiers qui se réconfortent en me voyant répondre aux jeux des ardoises. J’ai bien demandé de l’eau et de l’aspirine mais j’ai tout vomi aussitôt. Par contre je n’avais pas demandé mais j’ai beaucoup remercié pour les chaufferettes. Je n’ai pas particulièrement froid mais mettre la main dans l’eau régulièrement pour s’échanger les ardoises avec les pompiers n’est pas confortable. Serrer après une chaufferette est bien agréable. Les essayer c’est les adopter. Le sac de nourriture et de couverture va s’enrichir pour les prochaines fois de chaufferettes. A chaque rotation je vois arriver deux ou trois chaufferettes que je rends en échange des nouvelles à la rotation suivante. Le temps passe assez vite.

Seul incident, la purge pipi décide de rendre l’âme et se désadapte. Je sens bien un peu de chaleur m’envahir le bas ventre mais c’est tout. C’est l’effet magique de la Sharkskin. Non seulement je n’ai pas la sensation désagréable du mouillé, mais en plus ça n’entraine aucune sensation de froid.

Je commence à avoir un coup de barre. Je n’apprécie plus les visites itératives des pompiers. Je n’ouvre plus les yeux à chaque fois. Je me contente du signe OK. Quand j’entends les bulles s’éloigner c’est cool. Quand j’entends toujours les bulles fusantes derrière le hublot, au bout d’un moment, je me décide à ouvrir les yeux. Quand il y a échange d’ardoise ils me secouent la jambe c’est plus facile.

Soudain, un neurone s'allume en rouge. J’ai l’impression que ma ventilation s’accélère. C’est imperceptible, mais j’en ai bien l’impression. Je m'écoute un peu plus, je fais attention à ce qui se passe et rapidement j’ai la certitude que ma respiration effectivement s’accélère. C’est pas la peine d’aller plus loin. Branlebas le combat. Je pourrais encore faire quelques heures sur le Sidemounte mais je n'ai plus envie. ça va suffire. 

J’agite mes palmes pour attirer l’attention du plongeur en même temps je commence à faire le ménage dans les différents tuyaux. Je quitte le Ray qui a été extraordinaire. Son canister made in Tecme est exactement ce qui lui manquait pour être parfais. Je prends le détendeur air et me glisse dans l’eau. Il y a un peu d’agitation autour de moi et moi je suis un peu stressé de quitter la cloche, de me remettre dans l’eau. Je sais que je ne vais pas pouvoir m’occuper comme je voudrais de tout mon matos.

Je prends mon baudrier, ok. Je prends les plombs de gauche impec, mais je retombe sur les plombs de l’entrée pour les mettre à droite et je n’y arrive pas. Je tourne, les plombs tournent, la ceinture tourne. Bref je commence à m’énerver jusqu’à ce qu’un pompier se saisisse du problème, me prenne les plombs des mains et me les fixe à la ceinture. Je nettoie quand même les recycleurs de toutes leurs bouteilles. J’espère très fort qu’ils ne vont pas les faire couler parceque sinon ils vont imploser, mais au moins comme ça les bouteilles ne vont pas tirer sur les tuyaux et il n’y a pas de risque de les abimer. Il faut juste qu’ils fassent attention à ne pas tirer sur la boucle ou les faux poumons et ça va le faire.

Je voudrais remonter tout seul, mais ils ne vont pas avoir la patience. Je quitte la barre marche pied et je prends la main du plongeur qui est à ma droite. J’essaie de lui faire comprendre qu’il faut qu’il tienne bon sinon je vais tourner autour de lui. Un autre plongeur arrive sur ma gauche et sans doute pour bloquer toute velléité de partir en rotation me bloque par l’épaule. Je suis bien encadré, c’est difficile pour mon égo qui aurait apprécié sortir tout seul de la vasque. Mais bon, la plongée est bientôt finie. C’était une plongée avec de très bons moments et d’autres très mauvais. Dans quatre cinq mètres, il va falloir faire face au comité d’accueil. Mon bras gauche bloqué par le pompier ne purge pas le vêtement et nous finissons rapidement à la surface au milieu de la vasque. Un peu de palmage et je prends pied. Je lève les yeux …. Et oui, effectivement il y a du monde … Je vais sortir de l’eau et monter au petit parking du bas tout seul, jusque dans une tente bien chauffée où je suis pris en charge.  

Maintenant y’a plus qu’à récupérer.

Saint Sauveur tu m’as bien secoué la pulpe.

Pourquoi grimper ? Parce que la montagne est là !