La première fois

 

Saint Sauveur !

J'en ai entendu parler la première fois quand Barnabé Moulin accueille Nathalie Lasselin pour lui présenter quelques unes de nos plus belles plongées spéléo.

Déjà un Saint pour un trou dans de la terre, je me disais que ça faisait beaucoup mais en plus un Sauveur ça faisait très solennel.

Mes sentiments ont évolué quand j'ai entendu parlé de Vierge Noire. Alors là, le côté mystique se renforçait façon guerre des étoiles. Il fallait vaincre une étroiture, se battre contre les parois. Le défi contre les forces obscures commençait à beaucoup me plaire. Mes premières luttes dans d'autres étroitures m'avaient ouvert l'appétit et c'est plein d'espoir que j'arrivais devant la vasque.

Las ! C'était marée basse. Un petit filet d'eau coulait au milieu des herbes aquatiques et Barnabé avait la tête de la même couleur que la Vierge. En fait, la dite vierge est une rivière. Elle coule dans la vasque, mais compte tenu du faible débit, il était à craindre que la vilaine rivière au lieu de s'écouler, remplisse notre belle galerie de Saint Sauveur. Effectivement, l'eau n'était pas claire, dans la vasque comme dans la galerie, et les images n'étaient pas très belles. L'ambiance était tout de même magique. Une forêt pour cacher l'écrin, une vasque à dimension humaine, pas trop petite pour s'y sentir déjà à l'étroit mais pas trop grande pour se croire dans un lac. D'un coté la paroi sous laquelle débute l'exploration et de l'autre la mise à l'eau dégagée et spacieuse. Il me fallait revenir dans de meilleures conditions.

Quelques semaines plus tard et après qu'il ait suffisamment plu pour que la Vierge Noire soit chassée de Saint Sauveur, j'y retournais mouiller mes palmes. Le débit est sans commune mesure ! C'est clair ! Alors le merveilleux commence tout de suite à la mise à l'eau. Equilibré pour ne pas risquer de faire glisser le sable, je descends le long d'une dune qui parait interminable. C'est vraiment sympa, après la dune du Pilla voilà la dune de Saint Sauveur. Elle descend jusqu'à l'étroiture à 20 mètres. La pression du débit me rassure, elle n'est pas prête à descendre avec la force du courant qui la pousse vers le haut.

L'étroiture est LA partie spéléologique de la plongée telle que je m'imaginais la plongée spéléo. Ca touche en haut, en bas, il faut se contorsionner un peu pour arriver à passer et le temps de le dire c'est déjà fini. Je tombe presque derrière l'étroiture dans une grande salle à partir de laquelle la plongée sous plafond commence vraiment. Maintenant fini la plongée vacances sous le ciel bleu à survoler le sable clair, la plongée sous plafond commence. L'ambiance change et avec elle le décor, le fil part sur un fond de blocs de tailles divers, du petit caillou aux blocs de plusieurs tonnes. La roche est claire et accueillante, la pente est douce mais certaine et de blocs en blocs j'arrive en haut d'une deuxième dune. Elle descend bien avec sur le coté une  petite pancarte sur le fil qui rappelle que si c'est effectivement beau ça commence aussi à devenir profond. En dessous, c'est le royaume des plus de 50.
Elle est belle cette dune avec ses ripple-marks régulières... vous savez ces petites vagues dans le sable que l'on a plaisir à la plage à casser en marchant dessus comme on aime marcher pour rien dans la neige juste pour avoir le plaisir de laisser une empreinte derrière soi ... 
Ici l'eau est claire, le sable est lourd, je pourrais laisser une empreinte mais je survole ce paysage comme je survolerais les dunes du Sahara en parapente.
Je descends toujours pour finir au pied de la dune à plus de 60 mètres. Encore quelques blocs et le paysage se transforme encore une fois. Les parois se resserrent, je me fait l'effet du gastroentérologue qui arrive dans l'intestin du patient !  Alors alors ? Qu'est qu'il y a par ici ? Le boyau est étroit sans être oppressant, lisse, toujours clair mais avec des petites veines plus sombres ; il ondule très doucement. En fait, il remonte même un peu. Quelques virages et quand le paysage fait semblant d'être monotone, c'est pour mieux me préparer une nouvelle surpris.

Fini la remontée, le tuyau s'arrête d'un coup en haut d'un puits et le fils plonge brutalement vers la droite vers une profondeur que le phare peine à dissiper. La première fois j'ai survolé ce puits, à la palme très prudemment. Mais la deuxième fois en scooter, je me suis fait un petit plaisir façon "Chevalier du ciel" en faisant plonger le scooter dans le trou en rotation droite suivi d'un rétablissement pour repartir à gauche dans la suite de la galerie. Quel pied de jouer les pilotes de chasse par 70 mètres de fond !

Après quelques mètres, la galerie remonte encore dans une suite de dominos géants tombés les uns sur les autres. Retour à une ambiance plus intime, de plus en plus serré au milieu de ces blocs qui me font remonter comme s'il fallait escalader un rempart. C'est le plafond qui c'est effondré et la place qu'il laisse vers le haut est juste suffisante pour se glisser de l'autre coté de la barricade. Heureusement que le fils est bien rigide car il reste en place pendant ma reptation. Lors d'une plongée avec Barnabé, il reviendra sur ses pas pour voir ce qui se passe alors que je me résolvais au bout d'un trop long moment à couper un bout de fils qui avait eu la mauvaise idée de s'enrouler autour d'une tête de phare. A partir de ce passage appelé "la tremie" le fils bien rigide cohabite avec du fils nylon laissé par différents explorateurs. Plus ou moins usés, ils rendent la suite de l'exploration d'autant plus prudente que la profondeur reste autour des 70 mètres. 

Le spectacle reprend de plus belle, la roche claire est zébrée de façon plus soutenue de veines noires. Par endroit l'eau a sculpté une roche sombre de façon incroyable. Je ne suis pas familier de ces formations géologique mais ce spectacle me rappel les photos des ice-flutes le long des corniches andine que les héros alpins de mon enfance foulaient avant d'arriver à la cime de ces sommets lointains. Et comme des inclusions dans de la résine, des cailloux tantôt claires tantôt noirs sont ça et là incrustés dans cette roche. Ces petites roches me refont penser à l'histoire de la dent de Mammouth trouvée à cet endroit par un plongeur. Horreur ! La roche sombre est une espèce d'argile qui part en nuage opaque au moindre contact. Il n'est pas question de troubler la formidable clarté de l'eau, je retire mon doigt qui c'est enfoncé dans ce que je croyais être dur. Je reprend mon équilibre pour continuer ma progression.

Le paysage se renouvelle encore une fois. La galerie est suffisamment large pour progresser à deux de front mais c'est un peu juste, et la parois n'est plus lisse. Les zébrure noire, plus dense que le calcaire forment comme des lames plus ou moins aiguisées qu'il vaut mieux ne pas frotter. La pente descend doucement.

Vers 80 mètres, alors que le gros fils continue sa course bien au milieu posé sur le sol, une espèce de bouche noire édentée s'ouvre sur la droite. C'est par là qu'il faut continuer pour aller plus loin. Le gros fils nous le savons se termine dans un cul de sac quelques dizaine de mètres plus loin. Gloups ! Perché en haut de ce puis, je regarde Barnabé qui s'enfonce à la verticale avant de lui emboiter le pas. La lumière est comme absorbée par la roche. Finie les ambiances hollywoodiennes, les grands espaces et la lumière entretenue par la clarté de la roche. C'est une fissure étroite noire qui s'enfonce comme une plaie dans le coté de Saint Sauveur. Le fond est à 100 mètres. Je me dis que ça devient profond et qu'il faut faire attention. Comme si je n'avais pas fait attention jusque là ! Pourtant l'ambiance a encore changée, c'est vrais que ce fils est tout usé et qu'il faut en prendre soin. C'est vrais aussi que la roche plus sombre et plus dure rend les sculptures plus agressives, plus guerrière. les virages sont plus brutaux et au détour de l'un d'eux un fils de couleur, posé en tête d'alouette sur le fils que je suis, file vers la droite en contre bas. Il a l'air tout neuf me dis je avant de repartir à la poursuite de Barnabé.

Un virage plus bas, un petit canyon offre un enième paysage grandiose. Du sable claire avec ses petites vagues bien régulière en tapisse le fond et remonte sur ses parois comme les névés le font au printemps en s'accrochant entre les blocs des moraines. Je suis tout à ce spectacle quand Barnabé revient vers moi. Il me dit que c'est un cul de sac. Zut, nous n'irons pas plus loin cette fois çi. Il faudra revenir pour explorer ce bout fluo que nous avons croisés.

Il faut rentrer maintenant. Une longue décompression m'attends. Le chemin retour est grisant. C'est toujours excitant et apaisant de retourner vers la lumière. Il faudra que je revienne vous parler de mes paradoxes. Les paysages se renouvellent en sens inverse. Sortie de la bouche noire, la tremie, le long passage dans l'intestin grêle avant d'arriver au bas de la dune. Là les paliers commencent à être suffisamment long pour progresser tout doucement, posé sur le fond ou coller au plafond. Il faut repasser l'étroiture. Avec le courant, j'ai l'impression d'être éjecté. Aller c'est fini tu t'es bien amusé me dit Saint Sauveur, retourne à la surface en faisant un clin d'oeil à la Vierge Noire. Je suis sorti et pourtant il fait encore très sombre. La lumière du jour est filtré par le nuage de gardon qui monte la garde sous la vierge Noire. L'ambiance est moyenâgeuse avec des restes de ferrailles qui rouillent doucement, vestiges humains là où dame nature est toute puissante. Des amoncellements de troncs et de branches noircis par le temps renforcent le côté forêt impénétrable de ce sas de décompression, coincé entre la plongée spéléo pure et dure et la plongée en surface complètement libre. Ces bois, frottés, arrondis, polis par les roches et le sables sont aussi beaux que les bois flottés retrouvé sur les plages. Les formes étranges essaient toujours de me faire penser à quelque chose. Les brèmes les perches et le nuages de gardons vont et viennent à tour de rôle vérifier que les paliers se passent bien. Le spectacle est maintenant vivant, il se renouvèle à chaque instant et pour tromper l'ennuie de temps en temps un coup de phare met en mouvement le nuage de gardons.

C'est un plaisir que de somnoler au milieu de ce grouillement, plaqué au plafond par tout l'air que j'ai mis dans ma combinaison. Au passage je croise la cloche de décompression en décomposition. Pour les prochaines découverte il faudra s'en servir pour ne pas passer ces longues heures dans l'eau. Il me faut longer la parois pour ne pas faire glisser le sable en bas de la dune. Un petit coucou à la Vierge Noire qui crache son eau sale dans la belle vasque d'eau cristalline et c'est le moment de sortir la tête de l'eau. C'est réconfortant de voir un sourire  ami quand on sort la tête de l'eau après plusieurs heure à rêver dans se monde minéral.

Retour sur terre, avec toute la pesanteur de ce monde. Pour cette fois c'est finie. Saint Sauveur, Vierge noire, vous me plaisez et ce que je ne connais pas me plais encore plus. Je vais revenir.

A bientôt !